01.01.2012
Commerce solidaire.
En cette fin d'année crépusculaire qui voit l'activité des quais décroître de façon exponentielle (sic...), on peut rappeler quelques fondamentaux, du commerce en général, et de celui du livre ancien en particulier.
C'est une remarque que je fais souvent à mes clients. Mes boites sont organisées de façon claire : ici la littérature, ici la philo, ici l'extrême-gauche, là l'extrême-droite, l'ésotérisme juste à côté, etc. Du coup, les clients habituels savent où chercher ce qui les intéresse. Et lorsqu'ils se plaignent de l'absence de nouveautés dans leur boite ou dans leur rangée fétiche, je suis bien obligé de leur renvoyer la responsabilité. A l'exception de l'ésotérisme, où j'ai parfois un peu de mal à trouver de la "came", j'ai des réserves de livres suffisamment volumineuses pour suivre la demande, mais c'est aussi, et même surtout aux clients de faire l'effort. Pendant quasiment tout le mois de décembre, par exemple, je n'ai pas vendu un livre d'extrême-droite, ce qui provoquait l'irritation de certains habitués. Il m'était néanmoins difficile d'enlever les livres des boites pour en mettre d'autres, pas meilleurs ou plus rares. Certes, on peut finalement se résoudre à ça, ne serait-ce que pour donner un coup de jeune aux boites avec des livres emballés dans une cellophane pas encore trop noircie par la pollution des quais, mais aucun bouquiniste n'aime faire ça. D'une part, c'est un aveu d'échec qui blesse notre susceptibilité, toujours à vif, de petit commerçant, d'autre part, si on va dans cette direction, où s'arrêter ? On pourrait changer les livres tous les jours... Il est préférable d'en rester à une tactique plus légère : prendre quelques livres qui traînent depuis des mois, si ce n'est plus, au fond des boites, leur remettre une cellophane propre, les placer devant... Non seulement ça fonctionne assez bien, mais c'est souvent un habitué qui vous prend ce type de livres, ce qui montre clairement que les gens ne regardent jamais assez précisément vos boites, que leur attention faiblit devant l'amoncellement de bouquins - les vôtres comme ceux des collègues.
Ce qui me permet d'enchaîner sur un autre sujet, mais concluons d'abord sur celui-ci : le bon commerce est une collaboration entre le marchand et ses clients - si les clients bossent assez, le marchand (qui bien sûr au passage prend son dû) aura plus de facilité à les satisfaire. D'une certaine façon, c'est à eux-mêmes que les clients font du mal lorsqu'ils ne m'achètent pas assez...
(C'est un point sur lequel nous différons des prostituées, avec lesquelles, à commencer par le fait que nous faisons le trottoir, nous avons beaucoup de points communs : l'abondance de clients ne bonifie pas chez elles la qualité du service...)
"L'amoncellement de bouquins", maintenant. Sur les quais, il est tout à fait normal qu'aucun de nous ne vende tous ces livres chaque jour. Pour le coup, cela poserait d'ailleurs quelques problèmes de réassort que de devoir apporter quotidiennement 1500 livres... Bref, il n'y a pas assez de monde qui passe ni de volonté d'acheter les livres, pas besoin, hélas, d'épiloguer. En revanche, je persiste à m'étonner que, sur internet, je ne vende pas la totalité ou presque de mon stock en permanence. Je veux bien concéder que tous les livres que j'ai en ligne ne sont pas exceptionnels, ils sont néanmoins bons dans l'ensemble, je suis à peu près à tout coup le moins cher sur le marché, mes "évaluations" sont excellentes, et surtout le monde entier, 24 heures sur 24, a accès à mon catalogue. Je trouve donc, sans plaisanter, un peu dramatique, en tout cas tristement révélateur de l'état actuel du marché, de ne pas vendre tout ou presque, tout le temps ou presque.
Dernière idée du jour - finalement, ce ne sont pas vraiment des "fondamentaux", comme annoncé, tant pis -, assez proche de mon premier sujet. La culture du bouquiniste est plus ou moins artificielle, elle peut se réduire à savoir que X se vend et Y non (un jeune qui débute se moquait de moi une fois en voyant un livre de Günther Anders dans mes boites, avant de se reprendre : "Ah non, c'est Günther Grass qui ne se vend pas...", n'ayant manifestement aucune idée du contenu de leurs livres...), elle devient fatalement, au fil du temps, assez étendue et parfois érudite sur certains sujets, ne serait-ce que grâce aux clients passionnés. Ceux-ci, dans leur domaine, en sauront toujours plus que vous, ce sont eux qui vous apprennent tel détail biographique croustillant, tel détail bibliographique capital... qui vous permet ensuite de frimer devant d'autres clients, qui surtout vous permet de mieux faire votre boulot.
Là encore, c'est cercle vertueux contre cercle vicieux, là encore le travail est collectif. Plus vous avez de clients, plus ils vous en apprennent, plus vous pouvez utiliser ces informations au profit de tous, sans oublier le vôtre. Plus les quais sont déserts - et plus vous vendez sur le net, où les rapports avec les clients peuvent être réduits à l'encaissement du paiement PayPal et l'envoi du livre -, et moins vous améliorez votre compétence, etc. Pas de tirade aujourd'hui sur l'appauvrissement culturel des Français, vous y aurez nécessairement droit un jour, mais ce constat général : quand on a quelque chose à transmettre, on le transmet, mais quand on n'a rien à transmettre... Le futur promet ! Bonne année !
11:41 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : grass, anders, prostitution



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