23.04.2012

Dimanche d'élection, piège à cons.

Participation massive, je veux bien, mais pas sur les quais, où j'ai dû faire mon plus mauvais dimanche depuis que je fais des mauvais dimanches. Tous ces moutons participeraient à mon pouvoir d'achat plutôt qu'à ce grand cirque joué d'avance, ce serait beaucoup mieux pour tout le monde - ceci dit, le pire, sans voir midi à ma porte !

 

Seul moment d'amusement : une jeune chinoise qui parle bien le Français et veut s'exercer à le lire, prend deux livres posés à côté l'un de l'autre, "Misères du désir", d'Alain Soral, et les "Pensées" de Flaubert, un recueil d'aphorismes et de méchancetés publié au Cherche-Midi, et me demande lequel est le meilleur livre. J'ai hésité à jouer les esprits malins et à l'imaginer découvrir le passage où le frère d'Agnès Soral, laquelle me faisait pas mal bander quand j'étais ado, se fait lécher les couilles par le petit chien de la nana qu'il a levée en boite de nuit et qu'il est en train de prendre en levrette...

 

mais la vérité étant mon guide, et Flaubert restant me semble-t-il un meilleur écrivain que Soral, je lui ai conseillé le cinglant petit recueil du grand romancier anti-démocrate (pléonasme).

 

Après quoi j'ai encore vendu un petit Simenon à trois euros, et ai passé quatre heures à regarder la pluie tomber et les touristes passer.

14.04.2012

Élection périssable.

Rassurez-vous, je ne vais pas "faire de la politique", ce n'est vraiment pas dans l'esprit de ce blog. Je me faisais simplement la réflexion, en mettant en vente sur le net ce matin un livre d'un homme politique dédicacé à un autre homme politique, un livre qu'entre nous j'aurai sans doute un peu de mal à vendre, que le marché du livre, ici comme dans d'autres domaines, reflète assez bien ce que les gens pensent. Je veux dire par là que ce marché est impitoyable avec les hommes politiques, si l'on entend par là ceux qui appartiennent à la classe des politiciens officiellement démocrates telle que la IIIe République l'a fait naître en France.

 

Il est en effet frappant de voir à quel point les gens n'ont rien à faire d'une dédicace d'un Henri Queuille, d'un Gaston Defferre ou d'une Michèle Alliot-Marie. Et ne me dites pas que je choisis des tocards, car même avec des gens de plus d'importance comme l'immortel créateur de l'impôt sur le revenu, Joseph Caillaux, ou quelqu'un de bonne réputation et à l'indéniable personnalité, Pierre Mendès-France, il faut trouver le client...

 

A contrario, si la cote de certains écrivains de second rang diminue souvent au fil du temps, de même que leur place dans la postérité, vous finissez quand même souvent par avoir affaire à quelqu'un fidèle à un vieux souvenir de lecture, ou qui simplement vous achète un envoi de Pierre Benoît ou des frères Tharaud parce qu'il a du mal à acheter des choses plus chères et plus recherchées, et que ça fait déjà pas mal dans sa bibliothèque. (D'ailleurs, la cote de Pierre Benoît est assez haute en ce moment, plus que sa place dans la postérité ne pourrait le laisser croire.)

 

Ce n'est bien sûr que justice. Pensez ce que vous voulez de la démocratie, encore une fois je ne suis pas ici pour faire des discours politiques, mais il est bien évident que ceci ne fait que refléter la conscience chez les gens que, d'une part, les hommes politiques sont une denrée éminemment périssable aussi bien qu'interchangeable, d'autre part qu'ils sont profondément prostitués. On dira que j'exagère, et que pour le coup je fais de la politique, mais non : un livre avec une dédicace, on achète ça par fétichisme, parce que c'est un objet prestigieux. Bien sûr, plus l'envoi sera beau et émouvant, mieux ça sera, mais fondamentalement l'important n'est pas là : il est dans l'idée que tel écrivain a eu ce livre entre les mains, l'a touché, manipulé - la dédicace la plupart du temps ("à M. X, cordialement...", ça se résume très souvent à ça) n'est là que pour authentifier ce contact des mains de l'artiste avec le livre.

 

Et ce prestige, cet aspect un peu religieux de l'affaire, cousin lointain du "toucher royal", vous ne le trouvez quasiment pas avec les hommes politiques. Les seules exceptions sont des "grands hommes", qui justement se rapprochent peu ou prou d'un personnage royal : de Gaulle, Mitterrand (moins, mais tout de même), les Présidents de la Ve République qui ont réussi à se démarquer du côté prostitué de l'homme politique démocrate. D'ailleurs, dans le cas du Général, c'est, précisément, au moins autant le Général, le soldat, l'homme du 18 juin, que l'on recherche, que l'homme politique des années 60.

 

(Par parenthèse, anecdote des quais. Le 1er janvier était dans le temps une bonne journée, les provinciaux repus du dîner de fête de la veille calmaient leur estomac et leur foie par une petite promenade sur les quais et en profitaient pour s'acheter quelques livres. Ils se promènent toujours, leur foie a toujours besoin de soins, mais ils achètent beaucoup moins - il y a un an, à 16 heures passées, je me morfondais sur ma chaise en attente de vendre mon premier livre, lorsqu'un franco-hongrois eut la bonne idée de me prendre un livre dédicacé par Nicolas Sarkozy, que j'avais chiné pour un euro au fond d'un carton dans un vide-greniers à Issy-les-Moulineaux, et que je lui ai vendu pour trente. Mon premier livre de l'année 2011... C'est bien la seule fois où Nicolas Sarkozy m'a rendu service.)

 

(Par comparaison : un envoi de de Gaulle se vend environ 900 euros. J'ai récemment vendu à un libraire une belle dédicace de F. Mitterrand à Roger Hanin pour 200 euros, ce qui veut dire que ce libraire espère le vendre dans les 500.)

 

Ajoutons - là encore, il y a une forme de justice - que si hommes politiques comme écrivains signent leurs livres dans des circonstances à peu près similaires (tournées des libraires, envois à des critiques littéraires) et bien prosaïques, cela gêne moins pour les écrivains, le prestige de la corporation et de leur éventuel talent voire génie propre fait oublier cette origine un peu triviale, s'il n'en tire pas un profit supplémentaire. J'ai vu l'an dernier au Grand Palais un envoi lèche-cul de Flaubert à Sainte-Beuve - LE critique littéraire de l'époque, LE type qu'il valait mieux avoir avec soi -, c'était assez émouvant de voir le grand romancier caresser dans le sens du poil un type par ailleurs lui-même important, mais qui ne le valait certes pas. Je vous promet que mon envoi de N. Sarkozy (sur le livre qu'il a "écrit" à propos de Georges Mandel, pour essayer de retrouver une petite légitimité durant sa traversée du désert après sa trahison de Chirac pour Balladur... Je n'imaginais pas à l'époque ce qui allait suivre !) sentait beaucoup plus sa librairie de province - "Mais si, va dédicacer ton livre à Poitiers, ça fera toujours quelques exemplaires vendus en plus..."

 

Parmi les hommes politiques actuels, j'ai dans mes stocks des envois d'Édouard Balladur, Charles Pasqua, Jean-Marie Le Pen. J'avoue que je m'en veux toujours d'avoir ramassé le premier, dans un vide-greniers à Pantin et un moment de faiblesse, parce que je trouvais ça amusant. Je crèverai avec sans doute - sauf, justement, à réussir à le fourguer à un balladurien nostalgique (??), sur e-bay, lorsque le goitreux passera l'arme à gauche. Pour Pasqua, avec son côté plus sulfureux, j'ai un peu plus d'espoir - toujours lors de l'annonce de son décès. Et évidemment, dès que J.-M. Le Pen crèvera, son livre, joliment dédicacé ma foi, sera mis à la disposition de tous ses fans, en espérant que le plus offrant en offrira pas mal, et que la concurrence ne me fera pas de tort...

 

J'en rajoute un peu dans le cynisme, mais c'est comme ça que ça marche. - Je vous ferai un jour une mise au point sur les rapports des libraires à la mort, c'est comme pour la prostitution, il y a beaucoup à dire.

09.04.2012

Tout est mini dans notre vie.

On n'est pas petit commerçant pour rien : les bouquinistes sont pleins de petites mesquineries. Et comme ils les sentent chez les collègues, ils ont d'autant moins de scrupules à s'y laisser aller pour eux-mêmes. Ils se mettent d'ailleurs à l'unisson de tous leurs vieux cons de clients fans de Simenon, Léautaud, Céline, Aymé, qui trouvent alibi à leur propre noirceur dans celle des autres, et n'ont plus guère de satisfaction que la complaisance qu'ils éprouvent vis-à-vis de leur propre désespoir. La vie est dégueulasse, comme disait Léo Malet, et c'est en se faisant plus ou moins croire que c'est parce que cela les désespère qu'ils s'autorisent d'une part à commettre des indélicatesses - qu'est-ce après tout que ma petite bassesse par rapport à la noirceur du monde ?  -, d'autre part à dénier aux autres toute noblesse ou possibilité d'acte noble - car si les autres se révélaient capables de noblesse, cela montrerait la fausseté du raisonnement sur le "rien de tout", comme disait Saint-Simon - que ce "rien" n'a d'ailleurs pas empêché d'écrire ce qui deviendra 8 volumes de la Pléiade.

 

Je m'énerve un peu, d'une part parce que cela fait longtemps que ce genre de choses m'énerve, d'autre part parce qu'il m'arrive d'être contaminé par cet état d'esprit. Je suis un peu fâché contre un voisin récemment - ça arrive dans le milieu... Hier dimanche de Pâques je suis arrivé tôt, j'ai commencé à bien vendre. Le voisin arrive, je fais une misère de 20 euros entre 14h et 17h30 (en général, le dimanche, il y a un tunnel entre 13h, quand les gens commencent à aller au resto, et 15h30 environ, quand ils sortent de leurs repas de famille : hier cela a duré beaucoup plus longtemps). Et dès qu'il s'en va, j'ai recommencé à vendre. Eh bien ma petite cervelle n'a pu s'empêcher, en faisant le bilan le soir, de se dire que je n'étais pas mécontent que l'autre [censuré] ait pu croire que j'avais fait une mauvaise journée, alors que finalement elle avait été très correcte. Tout cela n'est pas bien glorieux.

 

- Bon, cette confession en appelle une autre. Un néerlandais célinien m'a dévalisé mes "Ferdinand" en début de journée, une bourgeoise peu gauchiste m'a acheté les "Décombres" de Rebatet à la fermeture. Je n'entre pas dans les détails, mais le fait est là : sans l'antisémitisme, je serais ruiné - ou en tout cas plus pauvre. L'antisémitisme est ma ressource, mon pain quotidien !